Inventé en Chine, qui détenait le savoir de l’imprimerie, le premier billet de banque a été une grande innovation pour l’économie, avant que les révolutions et l’inflation galopante ne viennent la mettre à mal. 

On l’appelle le blé, le fric, l’oseille, le pognon ou encore la thune… L’argent est omniprésent dans nos sociétés. Et plus précisément, le billet de banque. Qu’on en ait un ou deux en boule dans une poche ou une liasse épaisse dans le portefeuille, ce petit bout de papier aux tailles et couleurs diverses passe de main en main depuis plusieurs centaines d’années. Au point que son utilisation semble innée au XXIe siècle.

Pourtant, il fut bien une époque où il n’existait pas. Et durant cette période, les échanges n’étaient pas forcément plus compliqués, mais assurément… plus lourds. Sans ce bout de papier, il fallait trimballer des kilos et des kilos de lourdes pièces. « Les gens avaient des colliers de monnaie autour du cou qui pesaient extrêmement lourd », raconte Lyce Jankowski, numismate et spécialiste de l’Asie de l’Est. 

Une pièce de monnaie de la dynastie Song. © Musée de la Banque nationale de Belgique

« Argent volant »

Les premiers billets sont donc arrivés en Chine dans les années 800, forte de l’invention de l’imprimerie et de centaines d’années à travailler le papier. Alors que le commerce prospère sous la dynastie Tang, les marchands font leur business aux quatre coins du pays. Fatigués par le port des coffres et les vols de bandits de grands chemins, les commerçants commencent à s’échanger des bouts de papier. Nous sommes encore loin du billet de banque, mais cet « argent volant », comme ils l’appellent, leur permet, une fois la transaction accomplie et la somme inscrite dessus, de récupérer leur dû une fois arrivé à destination. Si l’idée vient des négociants privés, elle a vite tapé dans l’œil des autorités qui ont repris le système pour la collecte des impôts ou le paiement des salaires. La machine est lancée. 

Il ne faudra pas attendre très longtemps pour voir dans toutes les mains des billets presque comme nous les connaissons, seulement quelques dizaines d’années. Le potentiel du billet a été tout de suite senti. C’est donc pendant le règne de l’empereur Chen Tsung (998-1022), dans la région du Sichuan (sud-ouest), que les « papiers monnaie » ont fait leur apparition, localement appelés « Jiaozi ». Le leader à la barbichette et la grande robe rouge, comme il est représenté dans certaines œuvres, a lancé la première impression mondiale de billets à grande échelle, contrôlée par l’agence gouvernementale du Bureau de change. Et voici les petites coupures. 

Une véritable révolution, car pour la première fois dans le monde, chacun peut mettre de côté les bourses de pièces et régler tout ce dont il rêve avec un simple bout de papier. Presque trop beau pour être vrai. En tout cas, si l’idée semble évidente aujourd’hui, elle en a surpris plus d’un. Le fait de payer avec un bout d’écorce de mûrier trempé puis pilé au mortier avant d’être transformé en pâte a d’ailleurs sidéré le grand aventurier Marco Polo lors de son périple en Chine. « Lorsqu’il est ainsi frappé en grandes quantités, ce papier-monnaie circule dans toutes les parties des dominions du Grand Khan ; personne, au péril de sa vie, n’ose refuser de l’accepter en paiement. Tous ses sujets le reçoivent sans hésitation car, où que leurs affaires les appellent, ils peuvent en disposer encore dans l’achat de marchandises telles que perles, bijoux, or ou argent. Avec lui, en bref, chaque article peut être acheté », écrit-il dans le célèbre Livre des merveilles. 

« Les faussaires auront la tête tranchée »

Papier qui, à partir de 1279, sous la dynastie Yüan, est vite devenu indispensable. Pourquoi faire fondre du métal pour faire des pièces quand on peut le faire avec du papier ? Le billet est ainsi devenu la monnaie d’échange officielle et émise seulement par le gouvernement, qui voulait assurément s’en garder le monopole. Conscient que les faussaires pouvaient reproduire sa monnaie, il a fait inscrire sur les billets que « les faussaires auront la tête tranchée et ceux dont les informations auront permis l’arrestation (des faussaires) seront récompensés par deux cent cinquante liang d’argent, ils recevront en plus les biens du coupable ». Rien que ça.

Un billet de la dynastie Ming. © Musée de la Banque nationale de Belgique

Il n’aura pas fallu attendre bien longtemps avant que les Yüan découvrent aussi les déboires de cette nouvelle économie, comme le rapporte le numismate John E. Sandrock. Menacées par une révolution, les autorités décident, au milieu du XIVe siècle, de multiplier les impressions de billets pour augmenter les dépenses militaires. Mais sans une valeur référence derrière, eh bien le billet retrouve rapidement la valeur du simple bout de papier. Résultat, l’inflation a explosé et les billets ont perdu toute leur valeur. Les citoyens n’ont eu d’autres choix que de revenir à la monnaie et au troc, laissant les milliers de liasses déjà imprimées moisir dans les coffres de l’État. « Les crises de confiance ont été récurrentes », conclut Mme Jankowsky.

Et cette première crise monétaire de l’histoire aura eu raison, pour un temps, du billet chinois. Interdit à la circulation au XVe siècle, « la Chine n’a plus eu de papier-monnaie jusqu’en 1853, lorsque l’empereur Ch’ing Hsien-feng a réautorisé l’émission de papier-monnaie pour faire face au coût croissant de la répression de la rébellion de T’ai-ping », note le numismate. Pendant ce temps, le billet de banque avait fait son apparition dans le reste du monde…

Source: RFI